" Il était la voix catalane du Nord "

Quand Jacques Queralt commence à collaborer à L'Indépendant, vers 1965, Georges Barre y est déjà contremaître des ateliers. Puisque c'est au « journal », effectivement, que ce typo, fils d'une couturière d'Argelès et d'un employé de gare héraultais, passera toute sa carrière professionnelle. A ce moment-là, il n'est pas encore tout à fait Jordi Barre, le chanteur emblématique qu'il deviendra quelques années plus tard. Cependant, il chante déjà au Fanal de Sant-Vicens : une première partie avec Solange Bauby, du chant de chorale, de l'opérette, et une seconde partie où seul il chante en français et en catalan : le « Credo vell i sempre nou », de Jean Amade, et la « Missa Criola ». « C'est là que je l'ai découvert », se souvient Jacques Quéralt, « J'aimais ce genre de spectacle, il y avait une ambiance de fête de village, c'était très coloré, et en même temps, c'était très bien fait. Surtout, il y avait la voix de Jordi Barre. Une voix qui touchait qu'on le veuille ou non, une présence. Parce que c'était déjà un professionnel de la chanson, qu'il avait un parcours ».

 

« Il ne demandait pas de génuflexions »

 

Mais comment devient-on l'ami d'un chanteur que l'on admire ? « Il y avait de plus en plus de gens qui s'intéressaient au catalan, j'étais amené à m'en occuper pour le journal, et donc je rencontrais de plus en plus souvent Jordi Barre. J'étais attiré par ce qu'il faisait, j'étais en sympathie avec des gens de son entourage, tout cela s'est transformé en amitié, et à un moment donné je me suis trouvé associé à une saga, à faire partie de la famille. Mais notre amitié n'était pas exempte de critique. Jordi Barre n'a jamais demandé de génuflexions ».

 

A l'avènement de la Nova Canço, Jordi Barre a déjà le double de l'âge des chanteurs catalans qui émergent. Mais là où la jeune génération se contente d'une « gratte » et de textes souvent approximatifs, Jordi Barre fait figure de pro : « Il avait 25 ans d'expérience de musicien de baloche quand il est venu au catalan. Et il ne s'y est pas mis parce que c'était la mode, les circonstances lui ont profité, c'est tout. Le catalan il y était déjà venu par le Fanal, par son beau-père Ponet, qui était aux Gais Troubadours, par son épouse Danièle. C'était déjà un chanteur complet, qui chantait avec un orchestre là où les autres n'avaient que leur guitare. Cela lui a valu des jalousies, des haines même. Il a chanté à Barcelone, avec Raimon, avec Lluís Llach. Il était la voix catalane du nord », raconte Jacques Quéralt.

 

« Son public le reconnaissait »

 

 A partir de là, le succès de Jordi Barre ne se démentira jamais. Il sera le premier Roussillonnais à chanter en catalan à l'Olympia. Une opération que L'Indépendant annonça et suivit « avec autant de retentissement qu'une finale de match de rugby, avec la même identification affective », dira Jacques Quéralt.

 

C'est que Jordi Barre bénéficie d'une adhésion totale du public qui se reconnaît dans sa façon de chanter en catalan, dans les textes qu'il adopte et qui proviennent d'auteurs locaux : Cayrol, Tocabens, Amade, puis Cerdà. Car si Jordi Barre choisit d'être prophète en son pays, il ne trichera pas, il ne reniera jamais sa « voix catalane du nord », il ne cherchera jamais à s'imposer autrement qu'à travers sa musique, et des mots accessibles aux Roussillonnais. Il restera l'enfant d'Argelès, il restera authentique, et tout acquis au public : « Le public l'attendait, et il chantait avec tout son corps, il se donnait au niveau de l'émotion, de la nostalgie, de l'évocation des images, des liens affectifs. Il était détenteur de tout cela. Il y avait dans son public, des gens qui avaient connu et vécu les mêmes choses que lui, qui le reconnaissaient. Et sa voix même était porteuse d'émotion », reprend Jacques Quéralt. Qui complète : « Il ne pouvait pas se passer du contact avec le public, il en vivait, il n'aimait que cela. Il exultait sur scène, les photos le montrent transfiguré, happé ailleurs. Et il respectait les gens aussi, c'est pourquoi il n'apparaissait en scène que bien coiffé, bien habillé ».

 

Un vrai musicien

 

Adulé de son public pour sa voix, ses chansons, unanimement loué pour sa gentillesse, Jordi Barre peut bien aussi avoir des défauts ! « Il avait des défauts qui n'en étaient pas. Il aimait beaucoup parler, mais il écoutait beaucoup aussi. Il pouvait s'énerver, il était toujours inquiet, avait besoin de se sentir rassuré. Mais il était beaucoup plus lucide et exigeant dans son travail que ce que l'on aurait pu croire », poursuit Jacques Quéralt. « S'il a eu un défaut -en est-ce un d'ailleurs ?- c'est qu'il ne savait pas dire non, il ne savait pas refuser, avec les choix et les risques de dispersion que cela implique. Surtout, il n'a jamais su trancher avec son pays. Il aurait pu faire une carrière nationale, il en a eu l'occasion mais il n'a pas su la saisir, par exemple quand Moura Limpany l'a invité à Manchester. Je crois que dans Jordi Barre on voit surtout l'interprète, et pas assez le vrai musicien qu'il était parce qu'il n'a pas su ou pas eu l'occasion d'imposer cet aspect de son talent. On sent dans « O món », sur des textes de Jordi Pere Cerdà, qu'il y a une dimension musicale d'une qualité que ne peuvent nier même les plus hostiles à Jordi Barre. Il aurait pu élever son ambition musicale et il ne l'a pas fait, mais ce n'était pas un défaut, c'était son éthique. Il avait besoin de son pays comme de son public ».

 

 Josianne Cabanas "L'Indépendant"

 

Les grandes dates de sa vie

 

1920 - Naissance le 7 avril, à Argelès-sur-Mer.

 

Son premier instrument de musique est un violon en fer, cadeau de Noël. Il a 4 ans.

 

1929 - Installation de ses parents à Perpignan. Sa mère tient un atelier de couture rue de la Cloche d'Or. Il est séduit par les spectacles des Tréteaux et voue une admiration sans borne à Elie Cassan.

 

1933 - Il entre comme apprenti typographe à l'Imprimerie du Midi qui tire L'Indépendant. Il y passera sa vie professionnelle.

 

1935 - Il fait ses débuts sur scène, au Cabaret Saint-Jacquois, dans un numéro de claquettes. Il est attiré par le théâtre, les spectacles drolatiques à connotation locale. Mais, parallèlement, il suit des cours au conservatoire : solfège et harmonie avec Saturnin Parayre, organiste de la cathédrale, violon avec Melle Cahuzac, puis violoncelle avec MM. Delmas, père et fils. Il obtient un prix d'excellence et le prix Sanier.

 

1936 - Il fonde la troupe des Joyeux Vagabonds qui animeront les bals de Perpignan et des villages environnants. A leur répertoire : "Tout va très bien Mme la Marquise" et "Le lycée Papillon, deux succès de l'époque.

 

1938 - Sur le modèle de Ray Ventura et ses Collégiens, il fonde l'ensemble Jan Champion, 22 exécutants passionnés de jazz, qui animent les bals du samedi soir.

 

1939 - Il est auditionné à Paris, par Nanny, professeur au conservatoire, qui le juge : "Parfait". La guerre interrompra ces études parisiennes.

 

1941 - Chantier de jeunesse à Châtel-Guyon.

 

1943 - STO en Allemagne, à Dresde. Avant de partir, il a épousé Irène Bénazet. A la mort de sa belle-mère, il vient en permission spéciale ; il ne repart plus en Allemagne, se cache jusqu'à la libération.

 

1945 - Il intègre l'équipe des jazzmen qui se produisent à la Loggia (cave du Café de France inaugurée en dancing).

 

1946 - Il fonde l'orchestre Georges Barre et, seul ou avec Armand Samso, il deviendra un incontournable de la musique dansante. Son pianiste est Henri Bazan, qui le suivra longtemps. L'orchestre Georges Barre "tiendra" jusqu'en 1971, malgré les assauts de la nouvelle vague et des "yéyé".

 

1950 - Il épouse Elise Turliaf dont il aura trois filles.

 

1959 - Esteve Albert lui confie la musique de sa fresque historique "Pirene", puis celle de"Canigó".

 

1962 - Le même Esteve Albert le présente à Solange et Philippe Bauby qui dirigent Le Fanal sant-Vicens. Il devient, écrira Jacques Quéralt, "un chanteur régionaliste, synthèse de Jean Amade et d'Albert Bausil".

 

1963 - Il figure au premier festival de Nova Cançó Catalana, en Catalogne du sud. Il chante au Teatre Romea de Barcelone, avec Raimon. Il devient "La voix catalane du nord". Il édite à Barcelone ses deux premiers 45 tours, dont "Tu tens".

 

1964 - Il rencontre sa troisième épouse, Danièle Rouzaud, "Dada", au Fanal. Ils auront une fille, Virginie. Danièle, fille de "L'Amic Ponet", l'ancre davantage dans le catalan. C'est elle qui lui donnera son nouveau prénom : Jordi.

 

C'est également au Fanal qu'il rencontre Joan Cayrol, qui sera pour lui un ami fidèle, et son parolier privilégié. Il lui écrira "Toquen les hores", un de ses grands succès avec "Torna venir Vicenç", et le "Credo" de Jean Amade.

 

1975 - Il passe à la télévision pour la première fois dans Midi Première, de Danièle Gilbert. Il chante "Si un dia sóc terra".

 

1976 - On l'entend à France Culture, dans l'émission Jour de la musique, avec le Fanal.

 

Il passe à la télévision, dans les Musiciens du soir, toujours en compagnie du Fanal.

 

1978 - Ils se produisent au Théâtre de l'Atelier, à Paris, sur la sollicitation de l'association Roussillon Paris.

 

1979 - Formation du groupe Pa amb Oli.

 

1981 - Il perd sa mère et l'un de ses meilleurs amis en la personne de Joan Cayrol, "L'Amic Vicenç". Il se tournera vers d'autres auteurs, notamment Joan Tocabens.

 

1982 - Il reçoit un "Disque d'or".

 

1983 - C'est l'apothéose ! Le 16 avril il se produit avec Pa amb oli à l'Olympia.

 

1984 - Il donne trois spectacles au Palais des congrès et sort un disque de douze chansons: "Una revolta dins el ventre".

 

Retour à Perpignan, ils s'envolent pour L'Alguer, en Sardaigne.

 

1985 - Avec Pa amb Oli, nouveau passage à l'Olympia, le 27 avril.

 

1989 - Le 24 août, il donne son premier spectacle mis en scène par Jean-Pierre Lacombe, "Les Angelets de la Terra". Un succès retentissant.

 

1991 - Les meilleurs auteurs (Cayrol, Cerdà, Tocabens, Amade, Pons, Carner...) sont chantés dans "Amb la força de l'amor".

 

1991-92-93 - Spectacle "Les rois de Majorque", en français et en catalan.

 

1996 - Dans le cadre des Estivales, il interprète "O món" sur des textes de Jordi Pere Cerdà, avec la participation d'un orchestre philamornique sous la direction de Daniel Tosi.

 

2007 - Le 8 décembre, il présente un coffret de 3 DVD reprenant les trois spectacles précités. A Noël, comme chaque année, il animera son magnifique Pessebre à la chapelle de Saint-Dominique.

 

2011 - Jordi BARRE nous quitte à Ponteilla mercredi 16 Février...

 

J. C. L'Indépendant

 

L'ADIEU DU PEUPLE CATALAN A JORDI BARRE - Journaux du midi
Plus de 2000 personnes se sont retrouvées en la Cathédrale Saint-Jean et sur le place Gambetta de Perpignan pour rendre un dernier hommage à Jordi Barre, le chantre de la chanson catalane, décédé à l'âge de 90 ans. Retour sur cette cérémonie religieuse empreinte d'émotion. Jordi Barre s'est éteint à Ponteilla entouré des siens le 16 février 2011. Jean-Luc Bobin / lindependant.com /Février 2011.